Marie est éducatrice depuis 1 an en foyer d’ados. Cela fait 3 fois depuis son arrivée qu’elle est mise en arrêt de travail pour avoir reçu des coups, par des jeunes différents. Il semble qu’à chaque fois elle ait tenté d’imposer ses choix de façon autoritaire à des ados qui semble-t-il n’étaient pas du même avis.

Léa est stagiaire en MECS. Elle joue au Monopoly avec Vincent, 10 ans. Le reste de l’équipe est en réunion quand elle entend du grabuge dans la pièce d’à côté : Vincent vient de frapper Léa qui estimait qu’il trichait et qui lui demandait de respecter les règles du jeu (Vincent prétendant que c’est ce qu’il faisait). Vincent est emmené en chambre et sermonné, l’équipe cherche immédiatement quelle bonne sanction lui poser pour qu’il comprenne la gravité de son geste.

Bastien est un ado de 16 ans. Je ne sais plus exactement la raison, mais il n’obtempère pas à une demande du chef de service qui finit par le plaquer au sol. C’était une histoire de lumière…

Lucien, 6 ans, est puni en chambre chaque soir à 20h pendant une semaine parce qu’il a porté un coup à sa mère durant le week-end. Bastien a reçu pas mal de coups étant enfant et sa maman fait des efforts pour changer de façon de faire. 

Point commun

Dans chacun de ces exemples, le jeune est tenu pour fautif et seul responsable de la situation. On se met alors à chercher comment le sanctionner et à essayer de comprendre ce qui, dans son histoire, peut engendrer ce genre de comportements. Alors certes, il est responsables de son acte (et bien que je ne défende en aucun cas les passages à l’acte, je précise que les enfants et les ados ont encore très vite tendance à réagir à partir de l’émotionnel bien avant de tenter de raisonner et de trouver une quelconque explication à la situation… surtout quand ils n’ont pas appris à mettre des mots sur ce qu’ils vivent et à être entendus dans leur vécu) et en même temps il a bien été amorcé quelque part !

Qu’en est-il de ce qui l’a déclenché ?

Pour autant, dans chacune de ces situations, que s’est-il passé en amont qui ait pu déclencher le passage à l’acte ? 

Quelle est la part de responsabilité de l’adulte (je ne parle pas de faute ni d’erreur mais bien de responsabilité) ? En d’autres termes, quelle est sa part ? Qu’est-ce qui, dans son attitude, a pu être un déclencheur de la réponse du jeune ?

Et c’est important ici d’avoir un esprit curieux…

Dans une relation, on est deux

Es-tu d’accord pour dire que les relations sont faites d’interactions ? 

Que ta manière d’agir influe sur les ressentis et/ou la réponse de ton interlocuteur ? 

Que la manière d’agir de ton interlocuteur peut influer sur tes ressentis et tes réactions ?

Dans les exemples cités ci-dessus, le comportement de chaque jeune aurait peut-être pu être désamorcé bien avant le passage à l’acte si l’adulte avait fait un pas de côté et n’était pas entré dans une surenchère de qui aurait le dernier mot.

Dans l’exemple de Marie, sa posture normative a généré chez les jeunes une réaction de non-soumission. Non pas que l’un ait raison ou l’autre tort ! Si Marie avait réagi ainsi avec un autre jeune, cela serait peut être passé sans aucun problème ! Sauf que dans plusieurs cas, avec des ados qui plus est, il s’est avéré que de par son attitude, il y en aurait forcément un qui plierait. On imagine aisément que cela puisse créer une certaine tension chez l’interlocuteur qui ne puisse pas envisager une quelconque soumission et donc choisisse d’être celui qui prend le dessus.

Dans l’exemple de Léa et de Vincent, Léa a attesté à plusieurs reprises que ses règles étaient les bonnes sans prendre le temps d’écouter le jeune homme sur le sens des règles pour lui, sur comment il avait appris à jouer et d’après quelles règles. Vincent a fini par s’exprimer de façon à être entendu.

Dans la situation de Bastien, qu’est-ce qui a fait que ce soit allé jusqu’à un plaquage au sol pour une histoire de lumière pas éteinte ? Faut-il systématiquement en arriver à un rapport de force pour se faire “respecter” ?

Dans l’exemple de Lucien, en quoi la punition en chambre est-elle éducative ? A quel moment permet-on à l’enfant d’apprendre de la situation ? Que s’est-il passé pour lui qui l’ait amené à taper sa mère ? Quelles réponses peut-on apporter qui prennent à la fois en compte l’acte de l’enfant, son âge, ses motivations et ses ressources disponibles à ce moment là ? Sans parler d’un éventuel enjeu relationnel avec la maman, à dénouer avec elle donc.

Pourquoi donc l’enfant est-il donc systématiquement mis en “faute” ?

Pourquoi l’adulte ne se considère-t-il pas comme co-responsable de la situation et ne va-t-il pas échanger avec l’enfant autour de ce qu’il s’est passé pour pouvoir en tirer des leçons pour la prochaine fois ?

Pour quelle raison la situation devient un problème seulement à partir du moment où ça explose ?

Qu’est-ce qui pousse l’adulte – et le reste de l’équipe en solidarité ? – à ne voir que le symptôme visible de ce qui avait probablement émergé dans la relation bien avant ?

Du rapport de force à la responsabilité personnelle

Il y a quelques années, j’étais témoin assez fréquemment de ce genre de situations se manifestant souvent par un rapport de force dont forcément l’un ou l’autre devrait gagner.

La responsabilité incombait quasi fatalement au jeune : non respect du cadre, remise en question de l’autorité, provocation, souffrance,… Il faut donc « marquer le coup », « lui faire prendre conscience », « lui faire comprendre », « montrer qui décide ici ».

Rarement la réflexion était portée sur la responsabilité commune, sur ce qui avait pu faire émerger le comportement du jeune à partir de la réponse de l’adulte. Non pas pour chercher un quelconque fautif mais pour comprendre les enjeux relationnels et le processus mis en place. Car c’est dans ces espace invisibles que de nombreuses réponses peuvent apparaître. Ou dans le pire des cas, des pistes.

Il était en revanche bien moins fréquent d’entendre un éducateur se dire avec curiosité (passé l’état de sidération on est d’accord !) : 

“Ok… qu’est-ce qui s’est passé ici ?
Qu’est-ce qui dans mon attitude a pu déclencher la réaction du jeune ?
Ou alors qu’est-ce qui dans l’attitude du jeune a fait que j’ai moi-même réagi de la sorte ?”

Je considère que c’est pourtant ESSENTIEL lorsque l’on accompagne des jeunes, surtout quand on a la chance que ça soit au quotidien.

Anticiper et prévenir, c’est possible !

Observer et comprendre les mécanismes relationnels, ce qui déclenche une réaction intense, ce qui fait réagir, identifier le processus plutôt que le contenu… est selon moi  d’une grande richesse pour sortir de jeux psychologiques, les anticiper, les prévenir ou en sortir.

La plupart d’entre nous avons pourtant tendance à nous centrer sur le contenu, sur ce qu’il s’est passé à partir de nos valeurs morales du bien ou du mal pour juger la situation. En omettant l’essentiel. : le processus.

Je me dis que si nous avons tant de mal à faire ce pas de côté, cela peut être : 
– parce qu’en tant qu’adulte on estime avoir raison ? 
– parce qu’on ne fait que reproduire ce que l’on a connu ? 
– parce que l’on méconnait l’interactionnalité (ça se dit ??… interactivité ?) des relations ?
– parce que l’on ne veut pas se sentir incompétent ? pris à défaut ? perdre la face ?
– parce que « c’est comme ça » ?
– … quoi d’autre…

Parfois, cela avait lieu également entre collègues : l’un a raison, l’autre a tort. Evidemment, ce discours se tenant la plupart du temps des deux côtés. 

Est-ce que ça te parle ? 

Les relations humaines : un art de vivre

Les relations humaines sont tout un art de vivre que l’on ne nous apprend pas à l’école, ni en famille. Du moins que l’on ne nous a pas appris de notre temps puisqu’aujourd’hui j’ai plaisir à lire de plus en plus d’initiatives au sein d’écoles, de familles, d’institutions qui veillent à accompagner l’enfant au plus proche de qui il est tout en prenant en compte la société dans laquelle nous évoluons.

Car oui, cet art de vivre s’apprend.

Nous fonctionnons de manière systémique et il me semble important de prendre conscience de notre responsabilité dans la relation. Non pas en terme d’erreur, de faute, de mauvaise attitude ! Mais en terme tout à fait neutre : “qu’est-ce que mon attitude a pu créer ici ?” ou “qu’est-ce que son attitude est venue réveiller/toucher chez moi qui a fait remonter des choses inconfortables que je lui ai fait porter à ce moment ?”

Et je vais même aller jusqu’à formuler la chose de façon positive ! Car j’en entends déjà ici culpabiliser ou rejeter l’idée qu’ils puissent avoir une responsabilité dans la situation : “Quel est le potentiel de transformation que cette situation va me permettre d’expérimenter ?”

A quoi ça me sert de voir les choses ainsi ?

– Cela me permet dans un premier temps d’apprendre à me connaître, à mieux comprendre les endroits en moi qui sont encore vulnérables pour aller les réparer, les colmater, les transformer,… mais également d’apprendre à percevoir les sensations qui sont de précieuses sources d’informations face à l’autre (identifier finement que face à tel profil, telle attitude, je ressens telle ou telle chose peut m’aider à mieux appréhender et anticiper certaines situations)

– Cela me permet également de reprendre la responsabilité de mes actes, de mes pensées et de mes émotions : d’une part pour ne plus en rendre l’autre responsable (sans nier la responsabilité de ses actes… Jacques Salomé parle à ce sujet de l’écharpe relationnelle), pour ainsi me laisser l’espace de pouvoir agir sur moi et sur la relation plutôt que de la subir

– Prendre mes responsabilités dans la relation permet à l’autre de pouvoir prendre les siennes : la qualité de la relation se fortifie, l’accompagnement fait sens, l’autre a l’espace d’être lui-même…

– Observer ce qui déclenche une réaction chez le jeune me permet d’apprendre à mieux le connaître : qu’est-ce qui le touche ? quelles sont ses valeurs ? à quoi est-il réceptif ? à quoi réagit-il ? quels sont les besoins qui le nourrissent ? de quelle manière est-ce qu’on peut entrer en relation avec lui ? qu’est-ce qu’il vaut mieux éviter ? etc.

– Me centrer sur le processus relationnel plutôt que sur le contenu me permet de ne pas me laisser embarquer dans des histoires que je vais appréhender à travers le filtre de mes représentations personnelles et que je vais juger en fonction de cela. Cela va me permettre de faire un pas de côté pour tenter d’identifier ce qui génère les tensions, les conflits et trouver alors des stratégies pour les éviter, pour les anticiper, pour les désamorcer, pour les nommer et les transformer.

Donc, face à une situation problématique qui se répète et ne change pas, changer de façon de voir les choses peut augmenter les chances pour que les choses bougent

Observer et s’observer

L’observation fait partie des ressources que doit avoir l’éducateur. Il y a même une “méthodologie” paraît-il. Sauf qu’entre la théorie et la pratique il y a parfois un monde, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, on apprend à observer, idéalement sans juger (est-ce seulement possible ? Dans mes formations, je demande au contraire à ce que le jugement soit mis en lumière avant toute autre chose !)

Donc nous apprenons à observer l’autre. Et certains professionnels et étudiants le font à merveille.

Mais apprenons-nous à nous observer nous-mêmes ? A observer nos ressentis ? Nos sensations ? Nos mécanismes relationnels ?

Car pour prendre conscience de ma manière d’être en relation, de mes sensations, il est nécessaire que je prenne le temps de m’observer et que je développe mon attention sur ce qui se joue avec autrui pour apprendre à être de moins en moins en réaction face aux événements.

Qu’est-ce qui me fait réagir ?
Quels sont mes modes d’entrée en relation privilégiés ?
Comment est-ce que je communique ?
Quel rapport ai-je avec mes émotions ?
Quelle est mon intention dans telle ou telle situation face à telle ou telle personne ?
Quels sont mes automatismes qui me privent d’agir de façon consciente et responsable, en pilote automatique ?

Avoir raison ou être heureux ?

Je terminerai sur une citation de Marshall Rosenberg :

J’ai bien envie de remplacer le terme “heureux” par “être en relation” pour ce qui nous occupe ici… mais n’est-ce pas lié ?

Qu’en pensez-vous ?