Pour illustrer cet article, je vais prendre l’exemple d’une situation que j’ai vécue lorsque je suis arrivée sur une “unité d’ados” il y a 4 ans et la regarder à travers l’approche de l’Analyse Transactionnelle. Pour les personnes initiées, la compréhension devrait être facile. Pour les personnes qui ne connaissent pas du tout cet outil, n’hésitez pas à me laisser un commentaire si vous avez des questions ou souhaitez en savoir plus ! Vous trouverez également pas mal d’infos en cliquant ici.

Situation concrète

Téo, 12 ans, est à l’étage des filles, dans la chambre de Mélanie. L’éducatrice l’y découvre et tente de l’y déloger d’une manière ferme, en rappelant la règle (chacun son étage)… une légère pointe d’impuissance dans la posture, à peine perceptible, mais probablement déjà bien captée par une partie intuitive de Téo, ce qui l’amuse beaucoup. Evidemment, Téo refuse, se plante de plus en plus dans la chambre, répond, et plus la situation dure, plus il prend de l’assurance… et plus l’éducatrice en perd.

Etats du moi

Je vous invite à vous référer à cette illustration pour mieux comprendre les Etats du Moi dont je parle plus bas.

edm

Diagramme des états du moi, concept important de l’analyse transactionnelle Source de l’image : http://charisme-durable.fr/content/jugnot-en-parent-controlant

En Analyse Transactionnelle, nous avons ici une personne (le jeune) qui utilise un Etat du Moi (nom du concept) que l’on appelle Enfant Rebelle (s’oppose, s’affirme, ré-agit, râle…) face à une autre personne (l’adulte) que se positionne dans l’Etat du Moi que l’on appelle Parent Normatif (Dans son côté positif guide, pose les règles, protège, interdit, fait des critiques constructives… Dans son côté négatif, il attaque, critique à l’excès, juge, condamne, menace, frappe…).

C’est-à-dire ici que l’éducatrice rappelle la règle au jeune, qui s’en moque et se rebelle. Ce qui amène l’éducatrice à se positionner plus fermement. D’où une opposition encore plus prononcée du jeune. Cela peut durer longtemps, probablement dans la limite de la patience de l’un ou de l’autre.

rale

A moins de modifier l’Etat du Moi à partir duquel on va s’adresser à l’autre de manière à l’inciter indirectement à changer lui aussi d’Etat du Moi.

(Dans ma version Word de l’article, j’ai fait des schémas mais je ne sais pas les inclure dans l’article… si l’un de vous sait comment faire, je suis preneuse !)

En effet, plus l’éducatrice va se positionner comme une figure d’autorité rappelant les règles et invitant l’autre à se soumettre à la Loi ou à la respecter, plus le jeune va être en ré-action et s’opposer à la demande… quand bien même il serait d’accord ! Et il n’y a aucun jugement à avoir, cela pourrait très bien fonctionner, avec un autre jeune ou à un autre moment ou dans un autre contexte. Mais a priori, là, ça n’est pas le cas.

Je suis toute nouvelle éduc. C’est même je crois mon premier jour. J’observe donc la scène tel que décrite ci-dessus et je perçois, chez Téo, un autre Etat du Moi : l’Enfant Libre (créativité, émotions, joie, spontanéité, attitudes naturelles…). Il rit, s’amuse de la situation. L’Enfant Rebelle n’est pas le seul aux commandes !

Changer la donne

Pour seconder ma collègue qui patauge un peu dans la choucroute et qui, si elle continue va finir soit par capituler (Enfant Soumis), soit par ré-agir à son tour (Enfant Rebelle), soit par s’emporter (Parent Normatif Négatif), je choisis d’intervenir.

1.Je confronte le jeune au processus : « Ahh !! Je vois que tu prends du plaisir à refuser ce que te demande l’éducatrice ! ». Ici, l’idée est de rendre visible un processus qui, tant qu’il est non perçu et/ou non révélé, prend de la puissance, de l’ampleur. Cela permet alors de désamorcer le Jeu qui se joue entre les deux interlocuteurs, et ici, de montrer au jeune que l’on n’est pas dupes de ce qu’il met en place, sans lui faire la moindre remontrance et en toute bienveillance. Ici, je me positionne dans l’Etat du Moi Adulte (observation, faits, constats, neutralité,…) avec un chouilla d’Enfant libre dans le ton. Mon intention est d’aller chercher la partie de lui que j’ai observée quelques minutes plus tôt : son Enfant Libre à lui (les Enfants Libres aiment bien jouer ensemble). Je m’adresse donc à l’Enfant Rebelle en reconnaissant sa stratégie, ceci pour le « dégonfler » afin de lui permettre de se connecter davantage à son Enfant Libre. Ce faisant, l’interlocuteur n’étant plus dans une posture relevant du Parent Normatif (cadre, autorité), le jeune n’a plus à s’affairer à se rebeller.

2. Je bascule en me positionnant alors vraiment dans l’Enfant Libre également. Cela se fait sur quelques micro-secondes. Alors que Téo est installé sur un siège à roulettes, je vais le chercher, le fait tourner et m’amuse à mon tour de sa stratégie pour ne pas respecter la règle (en le lui verbalisant : « Ah la la, t’as l’air pas mal doué quand même pour faire tourner les adultes en bourrique, toi, non ? » par exemple). A cet endroit-là, plutôt que de confronter son Enfant Rebelle et de lui imposer de changer (ce qui est évidemment la stratégie la plus vouée à l’échec avec un Rebelle !) au risque de le voir vouloir prendre encore plus de place, je valorise sa compétence ! Eh oui, stratégiquement, valoriser ce que met en place l’Enfant Rebelle, de manière simple et sans attente (avec sincérité, sinon ça marche pas, ils sont futés ces loulous là !), est très efficace !! Je l’ai vérifié de nombreuses fois, avec de nombreux jeunes, dans des contextes différents. Je lui envoie donc des Signes de Reconnaissance positif là où habituellement il en reçoit des négatifs. Car oui, l’Enfant Rebelle peut avoir ses avantages et il est aussi à exploiter ! Et en règle générale, la valorisation n’est pas trop employée puisqu’en tant que figure d’autorité, on est plus facilement agacé qu’émerveillé 🙂 Et a priori, ici ça a fonctionné puisque Téo est descendu de sa chaise en se marrant et a quitté la chambre.

Téo n’est ici plus en opposition face à l’autorité, il coopère.

C’est quoi, l’Enfant Rebelle ?

Si je devais le résumer, je dirais : “Quoi que vous vouliez me faire faire, je ferai tout ce que je peux pour ne pas le faire… Même si finalement, ça semble ok pour moi. Et si je dois me soumettre, je ne le ferai pas de la manière dont vous l’attendez, ou je vous le ferai payer.”

Il n’y a alors ni liberté ni autonomie dans ce comportement. En effet, j’agis en Ré-action à quelque chose et non parce que ça a du sens pour moi. Je dépends de l’autre pour pouvoir le combattre et je me refuse la possibilité de faire ce que je veux, si c’est justement ce que l’autre désire. J’ai l’impression d’être autonome, libre mais c’est un leurre dans la mesure où je n’agis pas pour moi mais en ré-action à quelque chose ou quelqu’un.

Rébellion ou insoumission ?

Selon moi la rébellion est une ré-action à quelque chose. Je n’agis pas par rapport à mes valeurs, à ce qui a de l’importance pour moi mais contre l’autorité en face de moi. Je peux même être tout à fait en accord avec ce qui m’est demandé, je ne me rebelle pas contre ça, mais contre l’autorité, parce que ça m’est imposé. C’est une énergie qui va m’inciter à combattre, à résister, non pas tellement pour le fond mais pour la forme.

L’insoumission est, à mon sens, le fait de ne pas se soumettre à une autorité non pas par ré-action mais pour œuvrer en faveur de nos valeurs. L’idée étant de ne pas se soumettre à quelque chose qui n’a pas de sens pour soi, de ne pas donner son pouvoir à l’autre. Parce que je défends des valeurs qui ont du sens pour moi.

 

Lorsque j’étais sur le terrain, j’ai remarqué que de grands conflits s’amplifiaient entre éduc et jeune lorsque l’adulte campait dans la posture de Parent Normatif, en voulant “faire plier” l’ado. Si je le jeune en question a un fort Enfant Adapté, l’adulte s’en tirera à bon compte. Si en revanche il a un Enfant Rebelle important, il y en a un des deux qui devra finir gagnant… ou perdant… Et relationnellement, ça ne me semble pas la stratégie la plus éducative qui puisse être mise en place. En tant qu’éducateur, on pense souvent que c’est à l’adolescent de changer de posture. Or, il existe des outils qui permettent de nous positionner différemment, de nous remettre en question, tout en restant dans notre posture d’adulte, et qui vont être considérablement vecteurs de changements pour les jeunes et permettront d’améliorer efficacement la qualité des relations.