Cela fait des mois que je souhaite écrire un article sur la posture éducative en internat. Des mois que j’attends que colère se passe pour trouver des mots ajustés, respectueux de chacun, bienveillants et dénués de tout sentiment négatif. Des mois que je n’écris pas parce que je n’y arrive pas. Et finalement, pourquoi n’écrirais-je pas avec mes tripes.

C’est donc ce que je vais faire pour cet article. Ce qui suit est rédigé d’un trait. Je ne me relirai pas sous peine de vouloir modifier des phrases, les enrober, les rendre plus douces. Et sous peine d’effacer parce que je ne trouve pas cela “objectif” ou politiquement correct. Au diable le politiquement correct surtout lorsqu’il s’agit du bien être des enfants.

Donc soyez avertis, ce billet est un billet d’humeur. D’humeur noire. D’humeur colérique, agacée, blasée, fatiguée. Il n’y a aucune objectivité dans ce que vous allez lire ci-dessous, juste ce que j’ai besoin de déposer depuis un moment…

“Si on ne contrôle pas les enfants, on va se faire bouffer”

“Je suis professionnel, je ne me laisse pas toucher par les situations du boulot”

“J’ai été touché professionnellement, pas personnellement”

“Peu importe que l’éducateur crie, punisse, envoie en chambre, se mette au niveau de l’enfant. Tant que le cadre est respecté, peu importe la manière dont il s’y prend”

J’estime que je ne crie encore pas assez”

“Les enfants, c’est comme les chevaux. Ils sont têtus. Et si l’adulte ne leur met pas de limite, ils te retournent la maison”

“La petite (3 ans) nous manipule. Elle est comme sa mère. C’est pas moi qui le dit, c’est le référent social.”

“Tu l’as écoutée, tu t’es faite avoir”

“Faut qu’on la cadre, elle est trop fière” (là où en ce qui me concerne, je percevais de la honte… ou comment l’éduc projette sur l’enfant et comment son regard influe sur sa posture éducative)

“Attention à ne pas rentrer dans leur jeu sinon ils vont prendre le pouvoir”

“Il faut absolument un adulte pour surveiller les jeux des enfants, on ne sait jamais ce qui peut arriver”

“Tu as accepté qu’un adolescent t’insulte ?! Bah désolé mais c’est tout sauf éducatif… oui c’est limite laxiste…”

“Si elle oublie ses affaires une fois, deux fois, trois fois à l’école, ok. Mais là c’était régulier, elle le faisait exprès, il fallait la punir pour marquer le coup”

Et en parlant de moi : “Ah, c’est celle qui punit pas, pff” “Désolé, mais elle n’a pas sa place en internat”“Faut arrêter, là ! On est à la limite du laxisme !”“Ton truc (Faber & Mazlish), c’est bien beau en théorie mais c’est le monde des Bisounours”

Et j’en passe… et j’en passe…

Ce sont quelques unes des phrases que j’ai pu entendre cette année, en maison d’enfants. Ce sont le genre de phrases qui me choquent. Qui me dérangent profondément. Qui me mettent dans une de ces colères ! Car ce sont à travers ces représentations que l’on a de l’enfant qu’on va l’accompagner. Que nous, les adultes qui sommes censés être là pour eux, allons choisir nos “axes éducatifs”, que nous allons nous positionner. Vous rendez-vous compte de l’influence que notre regard subjectif peur avoir sur l’évolution d’un enfant ?

On parle de l’effet Pygmalion à l’école, je serai curieuse de voir ce que ça peut donner en foyers… très curieuse même… (je souris jaune… très jaune même…).

Et non, en fait, on a peur.

Peur de se faire manipuler.
Peur de se faire bouffer par cet enfant de 3 ans.
Peur que notre autorité soit défiée.
Peur de perdre le contrôle.
Peur de la colère de l’enfant, de ses peurs, de ses doutes, de ses larmes…
Ou peur de ce que ces émotions nous renvoient ?

Alors on contrôle.

Et plus on contrôle, plus c’est calme. Et plus c’est calme, plus les besoins de l’enfant sont étouffés. Et plus les besoins de l’enfant sont étouffés, plus ils s’exprimeront autrement. Quand il y aura un peu de lest. Et alors les éducs qui ont peur diront “T’as vu, il faut contrôler sinon ils nous bouffent”…

Et on repart de plus belle. Mais on ne s’en rend pas compte !! Ou alors on ne veut pas voir ?

Cet enfant de 5 ans qui joue au ballon de baudruche dans la pièce de vie (salle de jeu et salle à manger qui ne sont pas délimitées) et qui se fait “recadrer” par l’éducateur parce qu’il n’a pas à jouer pendant le petit déjeuner.
Ou ce pré-ado de 11 ans qui est pris d’angoisses le soir et qui pleure, qui hurle en demandant sa mère. Et que l’on traîne dehors en lui hurlant de se calmer parce qu’il risque de réveiller la maison et qu’il ne respecte pas la règle du coucher à 20h30.
Ou encore cette petite fille de 3 ans qui s’urine dessus parce qu’elle est dans la crainte et n’ose pas agir de peur de se faire engueuler… et dont l’acte est interprété par l’éducateur comme une manipulation de l’enfant.
Ou encore cette même petite fille qui boude à table et qui se voit isolée sur une table, seule, parce qu’elle est de mauvaise humeur.
Il y a aussi cet enfant de 6 ans qui se fait hurler dessus par un éducateur. Et qu’il a tellement peur qu’il prend la première chose qui lui passe par la main : un slip sale, pour le lui jeter au visage, ce qui lui vaut encore plus d’humiliations.
Ce garçon de 7 ans qui a donné un coup à sa maman et qui est puni pendant 1 semaine : repas et coucher avant les autres…
Ces enfants punis à 20h tous les soirs de la semaine pendant les vacances parce qu’ils n’ont pas respecté une règle, parce qu’ils ont exprimé une colère, parce qu’ils n’ont pas su régler un conflit….
Ce conflit qui traîne, qui traîne, qui traîne plusieurs jours d’affilé sans qu’aucun éducateur, à part punir en chambre, ne réagisse. Et qui finit pas exploser un beau soir.
Cette adolescente qui se fait insulter pendant 3 soirs d’affilé et qui, par ras le bol, finit par lâcher un : “sale pute”… et se voir devoir copier des lignes enfermée dans sa chambre pendant 4h.
Ces enfants qui n’arrivaient pas à dormir et qui étaient encore réveillés à 22h15… et se voient punis de piscine le lendemain parce qu’ils n’ont pas respecté le cadre du coucher…
Cette adolescente qui s’est retrouvée avec des bleus sur le cou. Et que la moitié des éducateurs ne réagissent pas ou justifient/défendent le collègue. Que la hiérarchie soit informée mais qu’il n’y ait aucune suite à cet incident.
Que penser de cet enfant que l’on oblige à terminer son assiette même s’il n’a plus faim ?
De cette jeune fille qui cherche à exprimer sa singularité en se maquillant et que l’on punit en chambre parce qu’elle a continué malgré l’interdit posé ?
De ce garçon qui a donné un coup à une éducatrice et que l’on étiquette comme le violent de service ?
De cet enfant de 6 ans qui vient juste d’être placé et qui se roule par terre au magasin parce qu’il veut un bonbon… mais qu’on va recadrer parce qu’il fait des caprices ?

Et j’en passe… j’en passe tellement… Si vous saviez comme j’en passe…

Je ne sais pas ce qui est le pire.

Ces attitudes dites éducatives ?

Ou le fait que ça semble normal pour tout le monde ? Que plus grand monde n’ait assez d’esprit critique pour dénoncer ou au moins renvoyer ce genre de choses ? Pour se rendre compte qu’on n’est pas dans de l’éducation mais dans du conditionnement. Qu’on n’est pas dans un accompagnement bienveillant mais dans le contrôle et la lutte de pouvoir.

Que l’on soit dans une société qui soit tellement malade que dans des endroits où nous sommes censés aider les enfants, les accompagner, les soutenir, les aider à se construire une sécurité INTERIEURE, nous ne nous rendions même pas compte des dégâts que nous faisons. Parce que c’est normal. Il faut du cadre. Et si le cadre est respecté, alors tout va bien, les enfants sont en sécurité… et que dire de la sécurité des adultes ? Surtout de la sécurité des adultes me semble-t-il… Ces adultes qui, sous prétexte de vouloir rassurer les enfants et leur fournir une ambiance sécurisante, finissent pas limiter toute spontanéité, toute expression d’émotions sortant un peu du volume sonore toléré par leurs pauvres oreilles…

Parce que oui, me dirons certains, les enfants vont bien ! Ils sont nourris, logés, blanchis. Ils ont des activités, des jeux, des sorties, une vie sociale. Ils sourient, jouent.

Oui.

Peut-être.

Sauf que je ne peux pas cautionner tout ça. Je ne travaille pas avec des poules. Encore que je suis sure que parfois les poules sont considérées avec plus de respect. Enfin normal, ça fait pas peur, une poule. Bref.

J’ai défendu pendant des mois que je refusais de me faire respecter par la peur. Ce n’est pour moi d’ailleurs pas du respect mais de la crainte. Que le respect, ça se gagne. Oui, en tant qu’éducateur, on a une autorité de par notre position. Mais cette autorité n’est pas innée. Elle n’est pas gagnée d’avance. Et elle se “mérite”. De par notre attitude. Par notre posture. Par nos mots, nos gestes, le respect que l’on offre à l’enfant.

Tu veux du respect ?? Bah respecte le d’abord !!
Tu veux de la coopération ?! Alors coopère bon sang !!?!
Tu veux que les gamins règlent leurs conflits autrement qu’en criant, jugeant, humiliant, qu’en étant dans une relation dominant/dominé ?? Alors regarde déjà comment toi tu fonctionnes, remets toi en question et après on en reparle…

L’éducateur n’est pas tout puissant. Il n’est pas un être qui sait face à un gamin à qui il doit tout apprendre et qui ne sait rien. L’éducateur a droit à l’erreur, il a droit de faillir, d’avoir des fragilités. N’est-ce pas là être humain et le montrer aux enfants ? Au lieu de se vouloir irréprochable, parfait en toutes circonstances et dénué de toute sensibilité au point qu’il finit par se confondre avec cette image du professionnel qu’il s’est donnée. Nous demandons nous seulement si notre niveau d’exigences est adapté à l’enfant que l’on a en face de nous ?!

J’ai renvoyé à certains collègues ma divergence d’opinion. J’en ai parfois confronté devant les jeunes parce que je trouvais qu’ils allaient trop loin et qu’ils étaient à la limite de l’abus d’autorité (et parfois pas que limite…). J’ai tenté comme je pouvais de rester cohérente avec le reste de l’équipe tout en étant au maximum en lien avec mes valeurs et surtout avec le bien-être de l’enfant que j’avais en face de moi.

Bien mal m’en a pris. Le vilain petit canard, vous connaissez ? C’est bibi. Et c’est quand même marrant de voir comme tout un tas de choses peuvent circuler sur une personne, de foyer en foyer, sans que la personne concernée ne soit jamais interpellée directement.

Vous ne comprenez pas ma manière de faire ? Venez me le dire, on en parle, je vous explique ?
Vous pensez que c’est du laxisme ? Pareil, je serai ravie d’échanger avec vous…
Sauf que ça risquerait de remettre en question vos certitudes éducatives… trop dur… Mon Dieu, vous ne détiendriez pas toute la vérité sur l’éducation d’un enfant ?! Mais super !!! Vous êtes humain, bienvenue au club !!!!

Alors à toutes ces personnes qui m’ont reproché ma manière de travailler. Qui m’ont jugée. Qui ne comprennent pas ma manière d’être et de faire avec les enfants et les ados. A toutes ces personnes qui sont convaincues que ce sont elles, en tant qu’éducateurs professionnels et détenteurs de l’autorité absolue, qui détiennent la vérité des relations. Que ce sont elles qui ont tout à apprendre aux enfants, ados et parents qu’ils accompagnent (et qui soit dit en passant qui pour la plupart n’ont d’ailleurs pas d’enfants). A toutes ces personnes : merci.

Merci de m’avoir permis d’apprendre à m’affirmer. D’apprendre à développer mes connaissances. De m’avoir donné envie d’en savoir encore plus et de développer mes compétences sur le sujet. Merci de m’avoir permis de me confronter chaque jour à des pratiques qui m’ont fait, encore plus, validé mes hypothèses, mes convictions, ma manière de travailler. De m’avoir permis de développer ma pratique, de l’améliorer. Et de me positionner. De savoir dire : tu vas trop loin.

Et de savoir dire Stop. Stop, je ne veux plus convaincre. Je ne veux plus lutter contre mais œuvrer pour. Et ceux qui veulent monter dans mon bateau ou me suivre avec le leur, ils sont les bienvenus. Et ceux qui préfèrent ne pas voir qu’il y a autre chose que ce qu’ils connaissent, alors qu’ils restent là où ils sont. Qu’ils gardent leurs œillères et qu’ils continuent à vivre avec leurs croyances, dans leurs méconnaissances. Moi, j’ai choisi mon camp. Et je peux parler en tout état de cause parce que j’ai fait partie de ces personnes qui avaient besoin de tout contrôler. Qui pensaient qu’il fallait cadrer, poser des limites, imposer une manière de faire, avoir une position dominante sur l’enfant. J’ai eu ces limites. D’où le fait que je me permette aujourd’hui de dire que ce sont des limites et que l’on peut ouvrir nos frontières sans risquer de se laisser déborder. Que ce n’est pas à l’enfant d’ajuster son comportement mais à l’adulte d’ajuster le sien à celui de l’enfant. Et ça fait toute la différence.

changerlemonde

Voilà pour aujourd’hui… et merci de m’avoir lue jusqu’au bout… moi au moins ça m’aura permis de lâcher un peu de ma colère.

Et je vais continuer mon chemin, de plus belle. Transmettre aux personnes qui ont envie d’adopter une relation respectueuse avec l’enfant. Qui ont envie que ça bouge. Qui veulent se donner les moyens que ça change. Partager mon expérience. Former. Continuer. Encore. Toujours. Parce que j’aime mon métier et parce que les enfants sont l’avenir de l’humanité.