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Apprendre à gérer sa frustration

Alexandra est une adolescente de 15 ans. Elle est placée pour des difficultés à la maison, notamment des “problèmes de frustration”. C’est d’ailleurs noté dans le compte-rendu de l’audience, ça lui est répété lors des “synthèses” et des “points de situation” plus informels : Alexandra doit apprendre à gérer sa frustration.

Les semaines passent, puis les mois. Alexandra a bien entendu qu’elle devait apprendre à gérer sa frustration. D’ailleurs, à la moindre expression de colère, à la moindre manifestation d’une frustration, les éducateurs (dont je fais partie) ne manquent pas de le lui rappeler. Plusieurs fois par semaine.

Un beau jour, alors que nous passons à table, Alexandra me fait une demande. Une histoire de changement de menu pour elle parce qu’elle ne veut pas manger le repas préparé. Je le lui refuse et observe dans son attitude, en l’espace de quelques centièmes de secondes, qu’il se passe quelque chose pour elle. Alexandra se braque, s’emporte, fuit et m’insulte comme jamais elle ne l’avait fait auparavant. La première fois qu’elle m’insulte d’ailleurs. Et elle part en cours le ventre vide et en colère.

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Conséquence naturelle d’un comportement

Les 3 jours qui suivent, je mets une distance avec elle. Je lui précise que je me sens en colère et déçue face aux propos qu’elle m’a tenus, car je ne me suis pas sentie respectée et que j’aurai aimé qu’elle puisse m’exprimer son mécontentement autrement qu’en m’insultant.

Et oui, je ne punis pas, mais ce n’est pas pour autant que j’agis sans mettre de sens derrière mes actions. J’ai établi une chouette relation avec Alexandra depuis son arrivée, et mon idée est de lui faire mesurer l’impact que peut avoir son comportement et ses insultes auprès des personnes qui les reçoivent, et ainsi de vivre la conséquence directe de son attitude : la détérioration du lien. Parce que j’émets l’hypothèse que pour elle, la relation à l’autre est importante et que c’est sans doute plus pertinent de la confronter aux conséquences de ce qu’elle met en place que de la punir en chambre ou la priver de je ne sais quoi. Comment lui permettre de faire de cette expérience une situation d’apprentissage positif ? : tel est le but visé.

Je lui signifie au bout de ce 3è jour que j’aimerai discuter avec elle au sujet de ce qu’il s’est passé, lorsqu’elle aura pris le temps de réfléchir à ce comportement. Deux jours lui seront nécessaires pour venir me voir d’elle-même et s’excuser pour son comportement.

Associer le mot intellectualisé à l’émotion vécue

S’en suit un riche échange autour de ce mot qu’elle entend depuis des mois : “la frustration”. Un grand mot qui, parce qu’il n’a pas été associé à l’émotion “vivante”, ne veut absolument rien dire pour Alexandra. Il n’a pas plus de sens ni d’effet pour elle que le mot “vidange” ou le mot “topinambour” (s’il y a des psychalanystes dans la salle, merci de ne pas relever les mots choisis 🙂 ). Sa tête sait qu’elle doit travailler quelque chose. Ok. C’est cool. Déjà, travailler, ça gonfle. Et puis la frustration, en fait, c’est quoi ??! Elle veut bien, Alexandra, “travailler sa frustration”. Encore faudrait-il qu’elle sache ce que c’est !

Nous sommes donc repartis 5 jours en arrière, nous remémorant la scène. Et nous nous sommes arrêtées à ce petit moment à peine perceptible pendant lequel elle a ressenti quelque chose d’inconfortable. J’essaie de lui permettre de recontacter très légèrement ce qu’elle a ressenti à ce moment-là, dans le contexte qui était celui de ce jour-là, et je lui explique ce qu’est une frustration. Comment ça se manifeste, les “causes”, ce que ça peut engendrer comme conséquences… Et à ce moment-là, j’ai l’impression qu’un lien a été fait : Alexandra a pu associer un mot à une émotion. Parce que sa tête et son cœur/corps ont été sollicités tous les deux, en même temps.

Désormais, lorsque quelqu’un lui dira qu’elle doit gérer sa frustration, au moins saura-t-elle de quelle sensation il s’agit à l’intérieur de son corps. Cela ne veut bien entendu pas dire que du jour au lendemain, toute frustration cessera ou qu’elle les gèrera telle un maître zen dans la position du lotus, car il s’agit d’un long processus à accompagner au quotidien. Mais il me semble que ce fut là une première étape vers une possibilité de changement.

Quelques jours plus tard, Alexandra a vécu une situation frustrante pour elle. Elle m’a regardée avec un sourire : “T’as vu, je suis frustrée mais je gère !”.

Le travail peut commencer 🙂

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Mettez-vous quelques instants à la place d’Alexandra. Imaginez que le juge, votre maman, les éducateurs, le référent social et peut-être les profs et d’autres personnes vous répètent à longueur de mois que vous devez gérer votre frustration. Ce message est évidemment intellectualisé par les intervenants et l’adolescente l’entend en l’intellectualisant elle-même. Et imaginez que l’on ne vous ait jamais expliqué ce qu’était une frustration. Imaginez-vous livré à vous-même, à devoir “travailler” un truc qui porte un nom dont vous ne connaissez pas le sens et pour lequel on ne vous explique pas comment faire… pas évident tout de même ! Pensez-vous que vous pourriez amorcer un début de changement ?